Le Point                        Les grands crus en carafe                                                           18/04/03 - N°1596 

Bonne nouvelle pour les amateurs de grands vins, le marché des primeurs est à la baisse. Et le millésime 2002 plutôt appréciable.

Jacques Dupont

A Bordeaux, les grands crus commencent à proposer le millésime 2002 à la vente en primeur. Beaucoup appréhendent. Guerre en Irak, épidémie en Asie, glissement des monnaies, boycott américain sur les vins : cela faisait sans doute très longtemps que la géopolitique n'avait autant préoccupé les esprits des professionnels girondins. Mauvais pour le moral, aussi, Robert Parker n'est pas venu. Le maître à boire des yuppies a cédé, dit-on, aux suppliques de sa femme et de sa fille, et renoncé à s'aventurer sous les staffs dorés des châteaux médocains, où, cependant, la présence de fedayins est assez improbable. « S'il était venu, cela n'aurait rien changé, commente Jean-Pierre Rousseau, négociant, responsable de la société Diva. Peut-être aurait-il soutenu les ventes de quelques crus hyperconcentrés. De toute façon, la mode de ces mini-cuvées s'achève. Les fameux vins de garage sont en train de rentrer... au garage.» Ainsi, Château Quinault, un saint-émilion fortement « parkerisé », peine à trouver preneur à 26 euros (prix de gros hors taxe), contre 35 l'an passé...

Sur le papier, les règles de la vente en primeur sont simples : la propriété propose un prix, le négoce dispose. L'une cherche de la trésorerie en cédant une partie de sa récolte à prix préférentiel. L'autre achète des caisses virtuelles (le vin ne sera mis en bouteille que dans un an au plus tôt) et les revend à des détaillants ou à des particuliers. Dans la réalité, et malgré les bonnes intentions affichées, c'est une confrontation perpétuelle entre partenaires qui se connaissent trop bien. Avec les millésimes 95 et 96, le négoce s'était « gavé », selon l'expression d'un producteur dépité de n'avoir pas senti une conjoncture favorable. Du coup, les propriétaires avaient augmenté sensiblement les prix des 97, millésime moyen.

Mais c'était à prendre ou à laisser. Sauf que, si un négociant n'achetait pas, il risquait fort de perdre ses « allocations » au château. Traduction : pas la peine de revenir l'année prochaine. Depuis, le négoce « porte » les 97 et tente de les écouler au rabais. C'était ainsi le prix à payer pour avoir du 2000, année « mythique » et, de surcroît, très bon millésime.

Les stocks débordent

Cette année-là, la propriété a vendu cher, et le négoce revendu plus cher encore. Tout le monde était content. Avec le millésime 2001, il aurait fallu revenir à la raison. Ça n'a pas été le cas. Résultat, les stocks débordent. Mauvais temps, donc, pour le 2002. C'est que l'affaiblissement du yen et du dollar par rapport à l'euro limite les envies des Japonais et des éventuels acheteurs américains. Pour la zone euro, en revanche, il y aura sans doute de belles affaires. Le Brane-Cantenac, excellent margaux, vient de sortir à moins 38 %, et l'on parle d'une baisse de 20 % en moyenne. Le millésime s'annonce plutôt moyen rive droite (Saint-Emilionnais), mais de belle qualité rive gauche (Médoc)

A paraître dans Le Point, le 16 mai : spécial Bordeaux 2002.